Le Domaine d’Isegorias » Les Terres Perdues de Lyonesse : le roi des Korrigans - Contes et légendes de Bretagne, Féerique

Les Terres Perdues de Lyonesse

Extrait de Contes et Légendes des pays celtes de J. Markale

C’√©tait autrefois. Il y avait un roi du nom d’Arthur. Il avait combattu ses ennemis avec succ√®s et √©tabli sa souverainet√© sur toute l’√ģle de Bretagne. Mais il avait une femme qu’on appelait Gueni√®vre, et qui √©tait d’une grande beaut√©. Beaucoup de guerriers qu’Arthur conduisait au combat avaient les yeux fix√©s sur la reine, et peu nombreux √©taient ceux qui n’avaient pens√© ou souhait√© se faire aimer d’elle.

Parmi ceux-ci, il y avait un homme du nom de Mordred. Il √©tait courageux et bon cavalier. Il fut longtemps l’ami d’Arthur qu’il suivait dans toutes ses exp√©ditions. Ensemble, ils se taill√®rent de beaux succ√®s au d√©triment des Saxons et des Ga√ęls d’Irlande qui voulaient √©tablir leur domination sur l’√ģle. Longtemps, ils furent alli√©s pour engager de lointaines exp√©ditions de l’autre c√īt√© de la mer. Mais Mordred jalousait Arthur et aurait bien voulu prendre sa place, non seulement sur le tr√īne, mais √©galement dans le coeur de la reine Gueni√®vre.

Or, il fut un temps o√Ļ Arthur, √† la t√™te de ses cavaliers, dut aller guerroyer dans des pays lointains. Avant de partir, il avait confi√© son royaume √† son compagnon Mordred, √† charge pour lui d’y faire respecter l’ordre et la justice. Mais Mordred vit l√† l’occasion tant de fois souhait√©e. Quelques jours plus tard, il fit annoncer par tous les villages que le roi Arthur avait p√©ri dans une bataille et qu’il avait √©t√© choisi pour √™tre son successeur. Il s’empara sans vergogne des tr√©sors qu’Arthur avait accumul√©s dans la forteresse de Tintagel et manifesta son intention d’√©pouser la reine Gueni√®vre.
Cependant, Arthur avait encore ses fid√®les √† l’int√©rieur du royaume. L’un de ceux-ci passa la mer et vint le trouver pour lui rendre compte de la situation. Arthur entra dans une violente col√®re.
- Puisqu’il en est ainsi, s’√©cria-t-il, je le combattrai jusqu’√† la mort ! Il n’y a rien de plus odieux que de trahir son roi !
Sans perdre de temps, il fit rassembler ses troupes, les fit embarquer et aborda dans l’estuaire de la rivi√®re Fowey. L√†, il demanda des nouvelles et apprit que Mordred avait constitu√© une puissante arm√©e, non seulement avec ses propres partisans, mais encore des Pictes, ennemis acharn√©s d’Arthur qu’il avait souvent vaincus, et des Irlandais √† qui l’usurpateur avait promis des terres et des richesses. De toute √©vidence, Mordred √©tait bien d√©cid√© √† s’opposer √† Arthur et √† lui interdire l’acc√®s de son propre domaine. Les deux arm√©es se recentr√®rent quelque part du c√īt√© de la rivi√®re Camel, et ce fut un √©pouvantable massacre de part et d’autre. Et Arthur, entour√© d’une poign√©e de survivants, dut s’enfuir vers l’ouest, poursuivi par de nombreux cavaliers que Mordred avait tenus en r√©serve et qu’il l√Ęchait maintenant contre son ancien compagnon.

Arthur connaissait bien le pays : son intention √©tait de se r√©fugier dans les montagnes de Lyonesse, en un promontoire qui s’avan√ßait tr√®s loin dans la mer et qui √©tait facile √† d√©fendre. Le pays de Lyonesse, avec ses nombreuses vall√©es, √©tait riche en troupeaux qui p√Ęturaient sur de magnifiques herbages. Et, au d√©bouch√© des vall√©es, s’abritaient des ports bien fr√©quent√©s par des navires qui venaient de partout, apportant sans cesse d’abondantes marchandises et chargeant de l’or, du cuivre et de l’√©tain.

Ce fut donc dans cette direction que le roi vaincu entra√ģna ses compagnons. Mais leurs chevaux √©taient √©puis√©s et ils perdaient du temps. Derri√®re eux, les cavaliers de Mordred se pr√©cipitaient avec une sorte de rage, d√©sireux d’en finir une fois pour toutes et de massacrer les survivants.
Arthur s’arr√™ta sur la falaise qu’on nomme Lizard et examina la situation : il se voyait perdu, car il ne doutait pas qu’il serait rejoint t√īt ou tard par des ennemis attach√©s √† sa perte. Il lui souvint alors qu’autrefois il avait eu un sage conseiller qui accomplissait des prodiges. C’√©tait le proph√®te Merlin. Mais Merlin avait disparu depuis bien longtemps et nul ne savait o√Ļ il se trouvait. Cependant, Arthur se mit √† appeler Merlin √† haute voix.
On vit bient√īt appara√ģtre un vieil homme, v√™tu comme un b√Ľcheron, dont la cagoule laissait passer d’abondantes touffes de cheveux gris. Il s’avan√ßait vers le roi d’un pas tr√®s lent, en s’appuyant sur un b√Ęton de coudrier.
- Merlin, est-ce vraiment toi ? demanda le roi.
- Oui, r√©pondit l’homme, c’est bien moi, et je viens √† ton aide, roi Arthur, comme je le suis venu souvent autrefois, car c’est la volont√© de Dieu que tu sois prot√©g√© de la fureur de Mordred. Va sans crainte jusqu’au bout du pays de Lyonesse, mais uniquement sur les hauteurs. Je t’en conjure : ne reste pas dans les vall√©es, car il t’arriverait bien des malheurs et des d√©sagr√©ments. Ne pose pas de questions et ob√©is. Je vais faire en sorte de te sauver et de punir ceux qui ont eu l’audace de se dresser contre toi.
Arthur ordonna √† sa petite troupe de se pr√©cipiter en avant. Quand il les eut vus dispara√ģtre le long des cr√™tes, l’homme qui avait dit √™tre Merlin s’en alla sur le plus haut rocher qu’il put trouver et regarda l’horizon.
C’est √† ce moment que Mordred arriva √† la t√™te de ses cavaliers. Il s’arr√™ta un instant et cria :
- Hol√† ! l’homme ! as-tu vu passer Arthur et ses hommes ? Dans quelle direction sont-ils all√©s ?
Celui qui disait être Merlin leur indiqua le pays de Lyonesse.
- Ils se sont réfugiés dans les vallées, dit-il alors, en espérant que vous ne les découvrirez pas. Vous pouvez les surprendre si vous évitez les crêtes !
Sans plus attendre, Mordred et les siens se pr√©cipit√®rent dans la direction indiqu√©e, prenant bien soin de suivre les vall√©es profondes. Quand il les vit dispara√ģtre, l’homme qui se disait Merlin leva les bras vers le ciel et pronon√ßa d’√©tranges paroles qui se r√©percut√®rent dans tous les √©chos des collines.

Aussit√īt, le ciel se couvrit de nuages abondants, le vent se mit √† souffler en temp√™te et la terre trembla. Pendant quelques instants, ce fut effroyable. On e√Ľt dit que le ciel s’effondrait et que la terre se soulevait, allant √† la rencontre du ciel. Et la mer, jusque-l√† tr√®s calme, se d√©cha√ģna √† son tour et d√©ferla sur le pays de Lyonesse, en une tourmente qui paraissait ne devoir jamais finir.
Dans le Pays de Lyonesse, il y avait un jeune seigneur du nom de Trevelyan, qui appartenait √† la riche famille des Vyvyans. Il se trouvait alors en son manoir, pr√®s de la mer, sur un petit promontoire. Au moment o√Ļ la terre trembla, il entendit une voix qui ne venait de nulle part, une voix surnaturelle qui disait :
- Trevelyan ! Trevelyan ! si tu veux être sauvé, saute sur ton cheval blanc et fuis, car ce pays est condamné !
Sans r√©fl√©chir davantage, sans m√™me mettre en doute l’avertissement qu’il venait de recevoir, Trevelyan se pr√©cipita dans l’√©curie du manoir, sauta sur le magnifique cheval blanc qu’il poss√©dait, et se mit √† galoper √©perdument vers les pentes des montagnes. Des tourbillons de pluie et de vent l’aveuglait, la terre s’ouvrait sous les pas de son cheval, mais celui-ci, comme aid√© par un guide invisible, les franchissait sans peine. Et lorsque les vagues de la mer s’√©lanc√®rent √† l’assaut des montagnes, le cheval passa au travers, hennissant plus fort encore que le tonnerre. Cela dura longtemps, longtemps, et enfin, la temp√™te se calma et le ciel redevint tr√®s bleu.

√Čpuis√©, Trevelyan arr√™ta son cheval blanc et tourna ses regards en arri√®re. Il fut stup√©fait : il se trouvait sur le promontoire qu’on appelle maintenant le cap Lizard, mais au-del√†, √† l’emplacement du beau pays de Lyonesse, si riche en cit√©s et en verts p√Ęturages, il n’y avait plus que la mer aux vagues √©cumantes, parsem√©e parfois de quelques petites √ģles qui se perdaient dans la brume.