Le Domaine d’Isegorias » La route barr√©e : le roi des Korrigans - Contes et légendes de Bretagne, Féerique

La route barrée

Extrait de La L√©gende de la Mort d’Anatole Le Braz

Trois jeunes gens, les trois fr√®res Guissouarn, du village de l’En√®s, en Callac, revenaient d’une veill√©e d’hiver dans une ferme assez √©loign√©e de chez eux. Pour rentrer, ils avaient √† suivre quelques temps l’ancienne voie royale de Guingamp √† Carhaix. Il faisait temps sec et claire lune, mais le vent d’est soufflait avec violence.
Nos gars, que le cidre avait √©gay√©s, chantaient √† tue-t√™te, s’amusant √† faire r√©sonner leurs voix plus fort que le vent. Soudain, ils virent quelque chose de noir au bord de la douve. C’√©tait un vieux s√©cot de ch√™ne que la temp√™te avait d√©racin√© du talus.

Yvon Guissouarn, le plus jeune des trois fr√®res, qui avait l’esprit enclin √† la malice, imagina un bon tour.
- Savez-vous ? dit-il, nous allons tra√ģner cet arbre en travers de la route, et, ma foi, s’il survient quelque roulier apr√®s nous, il faudra bien qu’il descende de voiture pour d√©placer l’arbre s’il veut passer.
- Oui, ça lui fera faire de beaux jurons, acquiescèrent les deux autres.

Et les voil√† de tra√ģner le s√©cot de ch√™ne en travers du chemin. Puis, tout joyeux d’avoir invent√© cette farce, ils gagn√®rent le logis. Ils ne couchaient pas dans la maison. Pour √™tre plus √† port√©e de soigner les b√™tes, tous trois avaient leurs lits dans la cr√®che aux chevaux. Comme ils avaient veill√© assez tard et qu’ils avaient en plus la fatigue d’une journ√©e de travail, ils ne furent pas longs √† s’endormir. Mais, au plus profond de leur premier somme, ils furent r√©veill√©s en sursaut. On heurtait avec bruit √† l’huis de l’√©table.

- Qu’est-ce qu’il y a? demand√®rent-ils en sautant √† bas de leurs couchettes.
Celui qui frappait se contenta de heurter à nouveau, sans répondre.

Alors l’a√ģn√© des Guissouarn courut √† la porte et l’ouvrit toute grande : il ne vit que la nuit claire, n’entendit que la grosse haleine du vent. Il essaya de refermer la porte, mais ne put. Les forces de ses fr√®res r√©unies aux siennes ne purent pas d’avantage. Alors, ils furent saisis du tremblement de la peur et dirent d’un ton suppliant :
- Au nom de Dieu, parlez! Qui √™tes-vous et qu’est-ce qu’il vous faut ?

Rien ne se montra, mais une voix sourde se fit entendre, qui disait :
- Qui je suis, vous l’apprendrez √† vos d√©pens si, tout √† l’heure, l’arbre que vous avez mis en travers de la route n’est pas rang√© contre le talus. Voil√† ce qu’il me faut. Venez.

Ils all√®rent tels qu’ils √©taient, c’est-√†-dire √† moiti√© nus, et confess√®rent par la suite qu’ils n’avaient m√™me pas senti le froid, tant l’√©pouvante les poss√©dait tout entiers. Quand ils arriv√®rent pr√®s du corps de l’arbre, ils virent qu’une charrette √©trange, basse sur roues, attel√©e de chevaux sans harnais, attendait de pouvoir passer. Croyez qu’ils eurent t√īt fait de replacer le s√©cot de ch√™ne √† l’endroit o√Ļ ils l’avaient trouv√© abattu. Et l’Ankou - car c’√©tait lui - toucha ses b√™tes, en disant :

- Parce que vous aviez barr√© la route, vous m’avez fait perdre une heure : c’est une heure que chacun de vous me devra. Et si vous n’aviez pas ob√©i incontinent √† mon injonction, vous n’auriez d√Ľ autant d’ann√©es de votre vie que l’arbre serait rest√© de minutes en travers de mon chemin.