Le Domaine d’Isegorias » Les fĂ©es et le gĂ©ant : le roi des Korrigans - Contes et légendes de Bretagne, Féerique

Les fées et le géant

Extrait de Contes et LĂ©gendes des pays celtes de J. Markale

En ce temps-lĂ , dans tout le pays de Galles, il n’y avait pas une region oĂą il y eĂ»t plus de fĂ©es que la vallĂ©e de Rhymney. Et c’est lĂ  qu’elles se trouvaient le plus heureuses. Les nuits oĂą la lune brillait dans le ciel, on les voyait danser et chanter joyeusement sur la lande, et les habitants du pays se seraient bien gardĂ©s de leur causer le moindre tort tant elles Ă©taient estimĂ©es et rĂ©pandaient leurs bienfaits Ă  ceux qui Ă©taient dans le besoin.

Or, il arriva qu’un cruel gĂ©ant vint s’installer Ă  Gilfach Fargoed, juste au-dessus de la vallĂ©e. Sa demeure Ă©tait une haute tour entourĂ©e d’un grand jardin dans lequel nul ne pouvait pĂ©nĂ©trer car il Ă©tait gardĂ© par un redoutable serpent venimeux. Mais le gĂ©ant, lui, s’en allait toutes les nuits, armĂ© de sa terrible massue, pour chercher des proies dans les alentours. Quand il rencontrait une fĂ©e, il la tuait et la mangeait. Aussi, on n’entendit plus le chant des fĂ©es et on ne les vit plus danser au clair de lune comme autrefois.

Il y avait, dans le village, un jeune garçon, qui avait perdu son père et sa mère, et qui avait depuis longtemps Ă©chafaudĂ© un plan pour se dĂ©barrasser du gĂ©ant. Un jour, il se dĂ©cida et s’en alla trouver la reine des fĂ©es. Parce qu’il Ă©tait lui-mĂŞme de la race des fĂ©es, il connaissait le langage des oiseaux, et, après avoir mĂ»ri son plan avec la reine, il s’en alla, une nuit très sombre, pour consulter une chouette qui vivait dans le tronc d’un chĂŞne dans le grand bois de Pencoed. Cette chouette, qu’on appelait Bedwellte, Ă©tait très vieille et elle avait la rĂ©putation de savoir tous les grands secrets du monde. Le jeune homme lui expliqua la situation et lui demanda son assistance. La chouette promit de l’aider Ă  triompher du gĂ©ant.
Le gĂ©ant avait en effet l’habitude de rencontrer, presque chaque nuit, sous un grand pommier qui se trouvait près de sa demeure, une sorcière Ă  qui il faisait sa cour. Et pendant qu’il faisait sa cour, il ne se mĂ©fiait de rien, tant il Ă©tait amoureux de la sorcière. Il s’agissait donc d’obtenir la complicitĂ© de tous les oiseaux qui craignaient le gĂ©ant pour que ceux-ci pussent aider la chouette Ă  attacher un arc et une flèche sur une branche du pommier. Alors, pendant que le gĂ©ant ferait sa cour, la chouette tirerait une flèche contre lui.

Dès que le plan fut mis au point entre le jeune homme, la chouette et les oiseaux, on guetta le gĂ©ant. Or, une nuit, comme le gĂ©ant s’Ă©tait rendu Ă  son endroit habituel, sous le pommier, et qu’il y attendait la sorcière, il s’endormit parce que celle-ci ne venait pas. Profitant de ce sommeil, la chouette fit partir la flèche et celle-ci pĂ©nĂ©tra dans la poitrine du gĂ©ant et le tua net. Alors, la chouette prit son envol et retourna vers le bois de Pencoed, en poussant des hululements de joie.
La sorcière arriva peu de temps après sur le lieu du rendez-vous. Elle y trouva le gĂ©ant mort et s’en Ă©tonna grandement. Mais comme son esprit Ă©tait uniquement prĂ©occupĂ© par le gĂ©ant, elle n’entendit pas approcher les oiseaux qui, n’ayant dĂ©sormais plus rien Ă  craindre du gĂ©ant, se prĂ©cipitèrent sur elle et la transpercèrent de leurs becs acĂ©rĂ©s. Ainsi fut tuĂ©e la sorcière maudite, mais avant de mourir, elle avait eu le temps de lancer une malĂ©diction : elle jura que, dĂ©sormais, toutes les pommes de l’arbre sous lequel avait Ă©tĂ© tuĂ© le gĂ©ant, ainsi que toutes les pommes des mĂŞmes arbres, en dehors de ce jardin, feraient grincer des dents Ă  tous ceux qui en mangeraient. Et c’est depuis ce temps-lĂ  que les fruits des pommiers sauvages sont aigres.
Quand il vit que le gĂ©ant et la sorcière Ă©taient morts, le serpent qui gardait le jardin eut une si grande peur qu’il se tordit sur lui-mĂŞme et mourut. Le jeune homme l’enterra, et sur le sol dont il le recouvrit, il planta des fleurs qui sont, depuis lors, connues sous le nom de blodau’r neidr, c’est-Ă -dire « fleurs de serpent ».
Le gĂ©ant possĂ©dait d’immenses richesses d’or et d’argent dans sa maison. La reine des fĂ©es accompagna le jeune homme Ă  l’intĂ©rieur et ils les dĂ©couvrirent. Alors, la reine des fĂ©es partagea le trĂ©sor et les distribua Ă  toutes les fĂ©es. Une douzaine d’entre elles dĂ©cidèrent de s’Ă©tablir près de la demeure du gĂ©ant, mais elles ne purent pas y rester longtemps Ă  cause de la puanteur rĂ©pandue par le cadavre du monstre. Elles creusèrent une grande fosse pour l’y enterrer, mais lĂ  encore, elles ne purent mener leur travail Ă  terme Ă  cause de la mauvaise odeur.

L’une des fĂ©es suggĂ©ra de brĂ»ler le cadavre et d’en disperser les cendres au vent. C’est donc ce qu’elles convinrent de faire. Mais une fois qu’elles eurent mis le feu au corps du gĂ©ant, les flammes devinrent si violentes qu’elles dĂ©bordèrent de la fosse et se mirent Ă  brĂ»ler tout dans les alentours. Les fĂ©es durent en hâte aller chercher de l’eau pour Ă©teindre le brasier. Quand tout fut terminĂ©, elles s’aperçurent que les cĂ´tĂ©s de la fosse Ă©taient faits d’une pierre noire et brillante comme du cristal. Elles en prirent des parties et les emmenèrent dans leurs demeures, et lĂ , elles comprirent que cette pierre noire constituait un excellent combustible pour faire du feu et se chauffer. Et l’on raconte que c’est ainsi que furent dĂ©couverts les filons de charbons qui se trouvent dans la vallĂ©e de Rhymney.

Quant Ă  la chouette, après la mort du gĂ©ant et de la sorcière, elle prit l’habitude de venir, chaque nuit oĂą la lune Ă©tait claire, du grand bois de Pencoed Ă  Gilfach Fargoed, pour faire la fĂŞte avec les fĂ©es. De nos jours, leurs descendants sont toujours lĂ , et, pour commĂ©morer l’Ă©vĂ©nement, ils allument des feux sur la lande, au-dessus de la vallĂ©e de Rhymney, et ils dansent toute la nuit en chantant joyeusement.