Le Domaine d’Isegorias » La fĂ©e Grenouille : le roi des Korrigans - Contes et légendes de Bretagne, Féerique

La fée Grenouille

Henry Carnoy, Contes français, 1885

Une pauvre veuve vivait seule avec son fils dans une misĂ©rable chaumiĂšre situĂ©e tout auprĂšs d’une grande forĂȘt. La pauvre femme eĂ»t bien dĂ©sirĂ© envoyer son fils Ă  l’Ă©cole avec les autres enfants de son Ăąge, mais sa misĂšre ne le lui permettait point, et elle Ă©tait obligĂ©e, chaque jour que Dieu faisait, de dire Ă  son enfant d’aller par les taillis et par les buissons de la forĂȘt pour y faire un fagot. Le bois que son fils Guillaume rapportait Ă©tait mis en deux parts : la plus grosse Ă©tait vendue aux gens riches du village, et les petites branches et les brindilles restaient Ă  la maison pour faire bouillir la marmite, en Ă©tĂ©, et chauffer la chaumiĂšre, en hiver.

Un jour, le petit garçon Ă©tait allĂ© Ă  la forĂȘt Ă  son habitude. Il avait recueilli beaucoup de bois mort, et son fagot Ă©tait dĂ©jĂ  bien gros, quand il entendit de petits cris perçants dans le sentier voisin.

« Qu’est-ce donc, se dit Guillaume, quelque pauvre animal se trouve ici en danger ? »
Et l’enfant courut aussitĂŽt dans le sentier. Un gros renard venait de prendre une jolie petite grenouille verte, et il allait l’avaler, quand Guillaume parut. Le courageux enfant courut sus au renard et le força de lĂącher la rainette verte.
« Oh ! le joli animal ! s’Ă©cria le fils de la veuve. Je vais le remporter Ă  la maison. »

Il prit dĂ©licatement la grenouille, la mit dans sa poche, et, son fagot sur la tĂȘte, revint Ă  la maison.
« MĂšre, vois donc la belle rainette que J’ai trouvĂ©e dans la forĂȘt. Je vais la mettre dans un grand vase rempli d’eau, si tu me le permets.
- Que veux-tu faire de cette grenouille, Guillaume ? Tu en trouveras de pareilles par toute la forĂȘt.
- C’est vrai, mais ce ne sera pas celle-ci. »

Et le petit garçon raconta comment il avait sauvé la rainette.
« Alors, garde-la ; mais prends-en bien soin ; il ne serait pas juste de la retenir ici pour la faire mourir. »

A partir de ce jour, l’aisance revint dans la maison de la veuve ; ce fut une grosse bourse qu’elle trouva dans son armoire sans pouvoir connaĂźtre qui l’y avait mise, puis un hĂ©ritage qui lui Ă©chut , de sorte que la bonne femme put envoyer son fils Ă  l’Ă©cole du village, puis Ă  celle de la ville. Et bientĂŽt l’enfant devint si instruit, si instruit, qu’ayant voyagĂ© par toute l’Allemagne et par toute la France, il ne put rencontrer personne en Ă©tat de lutter avec lui pour le savoir. Vous jugez si sa mĂšre Ă©tait heureuse, et bien souvent elle rĂ©pĂ©tait Ă  ses voisines du village :
« La grenouille verte trouvĂ©e par mon fils dans la forĂȘt doit ĂȘtre la cause de tout le bonheur qui nous arrive. »

Aussi elle aimait beaucoup la petite rainette et elle en avait le plus grand soin.
Un beau jour, le jeune savant revint de son voyage. AprÚs avoir embrassé sa mÚre, il voulut voir la grenouille verte.
« Gentille petite bĂȘte, lui dit-il, je te remercie de tout ce que tu as fait pour ma mĂšre et pour moi. Je veux que tout Ă  l’heure tu te mettes Ă  la place d’honneur et que tu dĂźnes avec nous. »

La rainette se mit Ă  sauter et Ă  danser, comme si elle avait compris le langage de Guillaume.
Puis, lorsque le dĂźner fut servi, elle sortit de son gĂźte et vint s’asseoir sur le fauteuil qui lui Ă©tait destinĂ©.
Mais voilĂ  que tout Ă  coup la grenouille se changea en une jeune fille de toute beautĂ©, aux grands yeux bleus et aux longs cheveux blonds flottant sur les Ă©paules. Jamais il n’avait Ă©tĂ© donnĂ© au jeune savant de voir rĂ©unies autant de perfections dans une fille terrestre. L’adorable crĂ©ature lui dit au bout d’un instant :
« Je suis l’une des fĂ©es de la forĂȘt. Je t’avais bien souvent remarquĂ© cherchant du bois mort par les taillis et les buissons, et j’avais admirĂ© ton courage et ton ardeur au travail. Je te voulais du bien, et c’est pour cela que j’ai pris la forme d’une grenouille afin de pouvoir Ă©prouver ton coeur. L’Ă©preuve t’a Ă©tĂ© favorable et tu es digne de tout ce que j’ai fait pour toi et pour ta mĂšre ; car c’est moi qui avais placĂ© la bourse dans le bahut, c’est encore moi qui vous envoyai l’argent donnĂ© comme hĂ©ritage d’un parent dĂ©funt, et c’est moi aussi qui t’ai donnĂ© l’esprit de sagesse et de science. Maintenant, j’ai une demande Ă  te faire : je t’aime, veux-tu m’Ă©pouser ?
- Belle fée, certes, je voudrais vous prendre pour ma femme, mais nous avons dépensé notre petite fortune pour mon instruction et mes voyages, et il ne nous reste presque rien. Je ne voudrais pas vous rendre misérable.
- Ce n’est que cela qui te retient ? Vois mon pouvoir ! »

Et la fée, saisissant une poignée de fÚves placées prÚs de là dans un sac, les changea en beaux louis tout neufs.
Le jeune savant Ă©tait dĂ©cidĂ©, et, huit jours aprĂšs, on cĂ©lĂ©brait ses noces dans l’Ă©glise du village voisin.
Grand fut son Ă©tonnement, Ă  son retour de la messe, de voir un chĂąteau merveilleux Ă  la place de la chaumiĂšre qu’il avait quittĂ©e le matin. C’Ă©tait encore la fĂ©e, sa femme, qui, par sa puissance, avait Ă©levĂ© en si peu de temps le palais splendide oĂč depuis elle vĂ©cut heureuse avec son mari pendant de longues annĂ©es.